Inspiré par la musique. C'est sûr.
Il y a 28 ans, je risquais une transcription des Variations Goldberg de J.-S. Bach. Ce fut un travail passionnant qui me prit presque deux ans. Trente-deux encres de Chine sur Velin d'Arches, presque toutes vendues à la suite des différentes expositions.
Aujourd'hui, j'avais envie de revivre une expérience presque similaire, mais, cette fois-ci, avec une oeuvre contemporaine : le Quatuor pour la fin du Temps d'Olivier Messiaen. Loin des pinceaux et de la couleur, c'est le carton qui deviendra le support original de cette nouvelle création, dans un format en hauteur (0,55cm x 200cm) et travaillé sur une double épaisseur afin d'offrir tout un jeu de relief et de transparence.
J'avais entendu ce quatuor pour la première fois, il y a une bonne dizaine d'années, à l'occasion de la reprise d'un CD par Harmonia Mundi dans la collection "Musique d'Abord". Une occasion de découvrir cette oeuvre, car seules les compositions pour orgue de Messiaen m'étaient familières, et j'ignorais, je l'avoue, cet opus.
Je n'avais véritablement pas gardé de souvenir particulier de cette première écoute, sinon la surprise des conditions dans lesquelles ce quatuor avait été écrit, lors de la détention du compositeur dans un camp de prisonniers en 1941, mais aussi par la réunion de quatre instruments peu habitués à jouer ensemble en petit comité. Enfin, par la manière dont ce quatuor avait pu être interprété : des instruments désaccordés... un public de prisonniers sûrement étonné face à tant de modernité offerte par ce jeune compositeur de trente trois ans...
Pour ma part et inconsciemment, un seul titre m'avait marqué : "Fouillis d'arcs-en-ciel, pour l'Ange qui annonce la fin du Temps".
Je trouvais cela très poétique...
Allez savoir pourquoi... Après avoir réalisé, ces derniers mois, quelques cartons dont la thématique des nuages étaient fortement présente, j'eus envie de revenir à ce "fouillis" et de réinscrire des arcs-en-ciel dans mon paysage graphique.
Grâce à Internet, il m'était facile de retrouver et de réécouter cette musique, toujours aussi surprenante. Je me rendais, par ailleurs, à la bibliothèque voisine pour emprunter la partition afin d'en approfondir les arcanes. Déception de prime abord, lisant un peu la musique sur la partition, je fus complètement dérouté devant toutes ces lourdes grappes d'accords chargés de dièses et de bémols,
je devais seulement me contenter de suivre le rythme. La mélodie m'était impossible à déchiffrer.
Combien de fois ai-je écouté ce quatuor... sûrement une dizaine de fois ; puis, chaque mouvement avec attention, afin d'entrer au mieux dans cette oeuvre si complexe. Il me fallait en passer par là pour m'approprier un tant soit peu ce langage si particulier. Cela ne coulait pas de source.
S'est alors imposé à moi, sans que je le veuille vraiment, un essai de transcription visuelle de tout ce quatuor. L'œuvre entière. Les huit mouvements et plus seulement le septième : "Fouillis d'arcs-en-ciel" .
Depuis un an que je travaille cette découpe dans le carton, j'ai l'impression de tenir "là" un sujet majeur pour une réalisation longue et studieuse. Elle devrait m'emmener loin. Je m'en rends compte aujourd'hui.
Les premières esquisses ont commencé il y a six mois environ. Toujours dans des petits formats (3cm x 15 cm), à l'exemple de "Liturgie de cristal".

Quatre mouvements sont actuellement réalisés, avec l'espérance de terminer l'ensemble en juin.
Ainsi, même si cette page du blog ne concerne que la moitié (quatre panneaux)de cette vaste fresque, je ne peux résister à l'idée de ne pas vous en partager les prémices.
Question technique. Jouer la simplicité. Un scalpel et beaucoup de lames parce que le carton double-cannelure les désaffûte rapidement. Puis, "Patience et longueur de temps..."
Je retrouve dans cette démarche de découpe, la taille de la bille de bois par le sculpteur, que j'ai bien connue jadis. On retire de la matière, on en n'ajoute pas. Sur le sol, les morceaux de carton remplacent les copeaux. On va à l'essentiel. Plus les heures passent, plus il faut manœuvrer avec douceur car cette grande feuille de carton s'affine comme une dentelle et devient fragile, au risque de se déchirer. Elle ne reprendra sa solidité qu'une fois collée et sertie entre les baguettes.
Je travaille les deux feuilles de carton en même temps car elles ne forment qu'une seule et même unité, d'où des manipulations nombreuses et parfois périlleuses. Ce n'est pas un assemblage de morceaux collés les uns aux autres, mais une seule feuille découpée avec patience du haut en bas. Il ne faut pas oublier le travail tout aussi méticuleux de la mise en place avec les baguettes qui fait partie intégrante de la démarche. C'est le moment où l'on va pouvoir dresser ensemble et verticalement les deux feuilles de carton, sans qu'elles ne se plient.
(Pour l'anecdote, je n'achète jamais les baguettes chez Leroy-Merlin avant d'avoir achevé les cartons, pour conjurer le sort qui voudrait que je mette "la charrue avant les bœufs".)
En dehors de la petite esquisse initiale, il n'y a pas de dessins reportés sur le carton, je trace, à la rigueur, au crayon les grandes masses. C'est comme pour une traversée maritime, on ajuste en permanence la voile en fonction des vents. Il vaut mieux, en revanche, que les vents ne vous soient pas trop contraires. Le long temps de découpe permet la réflexion car il n'y a pas de repentir, de retour en arrière, ou alors il faut se servir de l'erreur commise, et cela arrive, pour trouver un autre chemin...
Question écriture. Le langage graphique se résume à un vocabulaire assez simple dans ses formes, comme on le remarquera, mais il faut pouvoir à la fois personnaliser chaque panneau avec sa thématique propre, liée au mouvement musical représenté et garder autant qu'il est possible un air de famille à l'ensemble des panneaux.
Le creux et le plein, le cercle et le triangle, la courbe qui l'emporte sur la droite et les diverses animations de surface : la trame, la ligne, le pointillé. Rien n'est laissé au hasard, même si l'idée initiale peut être aidée par ce hasard.
Au bas de chaque panneau court une prédelle, sorte de petit bandeau, comme une sorte de rappel à la thématique propre de chaque panneau.
Liturgie de cristal. (1er mvt)
"Entre trois et quatre heures du matin, le réveil des oiseaux. Un merle ou un rossignol soliste improvise, entouré de poussières sonores, d'un halo de trilles perdus très haut dans les arbres. Transposez cela sur le plan religieux : vous aurez le silence harmonieux du ciel."
O. Messiaen
Liturgie. Que représente ce mot "Liturgie" dans l'esprit d' O. Messiaen ? Je me suis posé la question. Faut-il y voir un parallèle avec le très beau texte de "la messe sur le monde" écrit par Teilhard de Chardin ? Une liturgie sans geste, une liturgie de l'intériorité, une liturgie de contemplation. Peut-être... Les quatre instruments dialoguent en quatre plans sonores mêlés.
J'ai cherché dans cette transcription une élévation du regard. Partant de ces accords au piano, lourds, mais lourds au sens de chargés, la mélodie monte et dans cette ascension, elle se décante.
Arbre-soleil, arbre-nuage, dans une grande transparence, on accède vers le Haut par une échelle. Echelle de Jacob sur laquelle montaient et descendaient les anges.
Un piano, grappes de notes assemblées,
Une clarinette, petits triangles sonores comme autant de trilles du rossignol,
Un violon, une mélodie qui chante et s'éloigne à l'horizon.
Un violoncelle, une branche solide pour des oiseaux bavards.
Au-delà des barbelés, il y a la liberté.
La prédelle devient le triphorium et le vitrail d'une cathédrale pour vivre cette liturgie.
Vocalise, pour l'Ange qui annonce la fin du Temps. (2ème mvt)
Les quatre instruments jouent ensemble.
"La première et la troisième partie évoquent la puissance de cet ange. Au piano, cascades douces d'accords bleu-orange entourant de leur carillon lointain la mélopée quasi plain-chantesque des violon et violoncelle."
O. Messiaen
Cette vocalise pour l'Ange est entendue comme un grand jubilus grégorien, chant que Messiaen appréciait particulièrement. (Quelques neumes disséminés dans les entrelacs de fumée.) En effet, cette mélopée ressemble à l'encens qui s'échappe d'un encensoir balancé de gauche à droite.
Dans la prédelle, se découpe un Alleluia enchâssé dans une mélodie grégorienne.
Abîme des oiseaux. (3ème mvt)
"Clarinette seule. L'abîme, c'est le Temps, avec ses tristesses, ses lassitudes. Les oiseaux, c'est le contraire du Temps ; c'est notre désir de lumière, d'étoiles, d'arcs-en-ciel et de jubilantes vocalises !"
O. Messiaen
Ce solo de clarinette est une immense verticale, telle une crevasse, se glissant dans l'interstice du Temps qui file et du Temps qui se fige. Une part d'éternité nous interroge.
Le gris de nos barrières intérieures envahit l'espace.
Au creux de nos lassitudes, jaillit une source musicale.
La musique s'échappe au-delà du camp.
Dans la prédelle, trois oiseaux

volent et passent leur
chemin.
Fouillis d'arcs-en-ciel, pour l'Ange qui annonce la fin du Temps. (7ème mvt)
"J'entends et vois accords et mélodies classés, couleurs et formes connues". Plus loin : "Un tournoiement, une compénétration giratoire de sons et couleurs surhumains. Ces épées de feu, ces coulées de lave bleu-orange.... Voilà les arcs-en-ciel !"
O. Messiaen
C'est le premier panneau réalisé, il a conditionné la dimension des autres.
Dans ce tourbillon de nuées mouvementées, les arcs-en-ciel scient l'espace, tels des éclairs. Ils s'appellent et se répondent comme autant de ponts dans cette lumière irisée.
Dans la prédelle, la terre est symbolisée par la double rangée de quatre palmettes plantées.
Il faut laisser au regard le soin de vagabonder dans cet "univers".
Samedi 25 janvier. Il faut, à présent, poursuivre l'aventure. Les quatre derniers mouvements ne sont pas les plus faciles à réaliser. Je redoute ceux à connotation trop spirituelle. Mais j'ai souvent eu cette chance que lorsque j'achevais un travail le suivant dessinait déjà ses contours dans ma tête. Le mot "fin" ne dure que quelques jours avant d'aller vers de nouveaux "commencements". .................................
. Un grand merci à Jacques Burtin, l'ami fidèle,pour la relecture de ces textes.
Commentaires
Toujours beaucoup d admiration pour ton travail !il me fait rêver !bon courage pour la suite !je t embrasse.
Un bel article merveilleusement illustré ! Il est précieux de pouvoir suivre les étapes d'une création.
Merci, Dominique !
C'est très beau ... de longue haleine !
Merci Dominique !
Après
l'avoir imprimé nous avons pris le temps de lire et écouter et admirer ta transcription de l'œuvre de Messiean. Difficile de trouver des mots pour dire notre admiration de ton travail. Bravo. Bien affectueusement. François et Brigitte