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Père Dominique CATTA, moine de Keur Moussa (Sénégal)

 
podcastInterlude pour accompagner votre lecture... par le père Dominique Catta à la kora ténor.

       Si vous aviez rencontré le Père Catta, à Keur Moussa ou à Paris, vous n'auriez jamais oublié ce regard malicieux, ce nez aquilin et ce sourire qui n'appartenait qu'à lui... sans oublier ces mains toujours en mouvement.

       ...Mais il est trop tard, notre cher Père Dominique Catta s'en est allé rejoindre l'orchestre céleste ce 18 août dernier après avoir rendu tant de bons et loyaux services.

 

      70 ans de vie monastique ! Voilà, une vraie vie de moine donnée au Seigneur, de ces vies qui sont bien pleines, avec ses 92 années.

       Les journaux n'ont pas manqué de relayer les éloges et les hommages et, j'en suis sûr, les bulletins monastiques, à leur tour, ne manqueront pas de le faire dans les semaines à venir.

      Mais je souhaitais, ici, simplement et librement donner un témoignage personnel, le mien, pour avoir eu cette chance pendant 36 années de partager son amitié fidèle, à la fois musicale et spirituelle. Je ne suis pas le seul, fort heureusement, à témoigner de ce privilège au-delà de toutes frontières

 
ipodcastInterlude de kora joué par le Père Dominique Catta

       Que lui doit-on ? Beaucoup. Oui, beaucoup, parce que sans lui, la liturgie de Keur Moussa n'aurait jamais existé tout du moins sous sa forme musicale actuelle. Nous lui devons beaucoup, car c'était un spirituel, et plus il vieillissait, plus il devenait "sage"... À l'image d'un pays où la pauvreté reste endémique, il s'était, lui aussi, décanté du superflu pour aller à l'essentiel. Ses conseils, au fil des années, témoignaient de cette vie dépouillée à laquelle il aspirait tant et à laquelle finalement il est arrivé. Bien sûr, tout ne s'est pas fait en un jour.

 

Felix culpa, une faute salutaire !

       Peut-être n'est-il pas inutile pour ceux qui le découvriraient aujourd'hui de brosser à grands traits un portrait du Père Dominique Catta.

      Né au sein d'une famille fort nombreuse et dans un milieu catholique très traditionnel, le frère Dominique entra à l'Abbaye de Solesmes à vingt ans. Il aimait me parler de ces années-là, mais sans être trop expansif. Ses dons musicaux, et surtout sa voix, magnifique, furent très vite repérés au sein de la communauté. Dans les enregistrements très lissés de Solesmes sous la direction de Dom Gajard, grand maître de chœur de l'époque, on peut discerner sa voix à nulle autre pareille percer ici ou là. Il avouait, avec humour, qu'on lui en avait parfois fait le reproche.

       Il travailla aussi quelque temps à l'atelier de paléographie grégorienne de Solesmes où il put approfondir ses connaissances en la matière. Cependant, sans véritablement trahir de secret, il reçut un autre reproche qui ne tarda pas à ruiner ses rêves de devenir un jour le successeur de Dom Gajard... Un matin, il rendit un travail de recherche sur des manuscrits grégoriens qu'on lui avait demandé avec, pour son grand malheur, quelques erreurs ! Cette faute impardonnable aurait-elle risqué de ruiner la réputation de la Maison, on en doute ! Mais, toujours est-il qu'il fallait humilier le fautif ! La sanction tombera quelques mois plus tard.

     En 1962, il est donc envoyé avec huit compagnons, non pas pour "Cayenne", mais pour un petit village du Sénégal, appelé Keur Moussa, dans le diocèse de Thiès, au nord de Dakar.

      Sa vie était à présent ailleurs. Il accepta cet envoi sans gaieté de cœur, même si ce fut pour lui l'opportunité d'une vie nouvelle. Sa vie était à présent ailleurs pour mettre ses dons musicaux au service de la petite communauté naissante de Thiès, loin de toutes tracasseries et vexations. Recevoir la totale confiance d'un nouveau supérieur qui croyait en ses dons et qui souhaitait les voir fructifier.

      Bref, une chance ! Il sut la saisir.

      Ce dont il avait rêvé à Solesmes, lui fut redonné au centuple à Keur Moussa.

 

 La très belle fresque qui orne le choeur de l'église de Keur Moussa, réalisée en poussières de coquillages

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Keur Moussa : une terre de fondation.

     "Terre sèche, altérée sans eau", il aimait ce verset du psaume 62. Il en découvrait la réalité sur le terrain, surtout au tout début de la fondation, quand il fallait construire, planter, à l'image des premiers moines sur le sol de l'Europe, mais il fallait aussi chanter...

     Dans un premier temps, lui et ses compagnons poursuivront une récitation de l'office en grégorien, à l'image de ce qu'ils avaient quotidiennement l'habitude de faire à Solesmes.

     Un jour, un ami chercheur offrit une kora traditionnelle à la communauté, une belle harpe à vingt et une cordes, nul ne savait le bouleversement -tout en douceur- qu'elle apporterait à l'abbaye et à la vie de notre cher frère. Les nouvelles décisions du Concile permettant d'adapter les instruments locaux en pays de mission. Aussi voici le frère Dominique à l'écoute des griots pour savoir comment la liturgie pourrait profiter de la sonorité de ce si bel instrument. Entre-temps, la petite histoire raconte que l'harmonium qui devait leur parvenir de France n'est jamais arrivé à bon port...

 

L'histoire de la kora de Keur Moussa.

      Si le frère Dominique (Frère Do ou PaDo, pour les intimes) en fut le principal joueur et ambassadeur de la kora, c'est en partie grâce à l'habileté technique, ne les oublions pas, de quelques frères de la communauté, comme le frère Michel Meugniot et le frère Luc Bayle, qui ont su donner à cet instrument de nouvelles lettres de noblesse.

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Griot jouant sur une kora traditionnelle avec anneaux de cuir.

      Combien d'années le Père Catta ne s'est-il pas levé une demie heure plus tôt, pour accorder la kora qui devait accompagner les psaumes de l'office de matines, à cinq heures du matin. En effet, dans les années 60, les cordes de la kora étaient tenues sur la hampe au moyen d’anneaux de cuir et chaque kora demandait un temps fou pour être accordée. C'est aussi grâce à cette persévérance quotidienne que la liturgie de Keur Moussa est devenue ce qu'elle est. Il n'a jamais baissé les bras, alors que tant d'autres l'auraient peut-être fait.

     Progressivement les anneaux de cuir furent remplacés par des clefs en bois, puis en métal. Parvenu ainsi à la stabilité de l'accord, il n'y avait plus de problème pour accorder les koras et les nuits de notre frère Do pouvaient être plus longues.

     

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      On ne compte pas le nombre d'œuvres musicales composées par le Père Dominique au cours de ces cinquante dernières années. Des pièces les plus simples comme Airs serère, inspirés de chants d'une ethnie sénégalaise ou Keur Moussa (La Maison de Moïse"), qui fut sa première composition réalisée au monastère, jusqu'à la grande fresque Fleuves d'eaux vives  pour chœur et Kora ou au célèbre Banehu len (réjouissez-vous) pour trois koras composé en 1980.

     

 

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     En 1983, lors d'une écoute de l'enregistrement de Banehu len, concerto pour koras.

 

     Lors de mon voyage à Keur Moussa en 1983 pour perfectionner ma pratique de la kora, je me souviens lui avoir joué tel ou tel de ses morceaux. Comme dans toutes partitions, il y avait les notes, celles qui étaient écrites sur le papier, mais il y avait surtout "le coup de patte Catta" dont il était incapable de transcrire le rythme auquel il souhaitait que l'on arrive. Heureusement, il avait cette patience de répéter avec vous le passage délicat jusqu'à l'obtention de ce qu'il désirait. En ce sens, il retrouvait l'enseignement oral du griot qui transmet son savoir uniquement par le jeu et la parole. Le Père Catta aimait cet échange en duo, mais il avait plus de mal à  le concrétiser dans les sessions. Je me souviens notamment d'une proposition qui lui avait été faite pour intervenir au cours d'une session en 1985 comptant une dizaine de koraïstes, et il avait finalement décliné l'invitation.

 
podcast   méditation pour Saint-Luc

L'écriture de la liturgie de Keur Moussa.

      En venant au Sénégal, le Père Catta n'a jamais renié "son passé" grégorien, bien au contraire. Alors qu'il commençait à donner naissance à "une nouvelle liturgie" en français accompagnée à la kora, (qui deviendra plus tard "la Liturgie de Keur Moussa"), la messe quotidienne de la communauté continuait toujours à faire entendre les pièces du "Propre grégorien".

      Son plus grand désir était de faire connaître à ses frères africains tout le trésor du chant grégorien pour qu'ils comprennent mieux la richesse spirituelle que pouvait leur apporter ce patrimoine musical, surtout il s'agissait de leur montrer où il puisait ses sources, les sources de cette liturgie qu'il construisait au fil des années à leur intention.

     

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 Le Père Dominique Catta dirigeant la schola des frères au cours d'une messe à Keur Moussa 


podcast Répons : Pour les nourrir il fit pleuvoir la manne...

A titre d'anecdote, ayant moi-même longuement travaillé les manuscrits grégoriens, nous avions plaisir à deviser sur l'interprétation que l'on pouvait donner à telle ou telle pièce à partir des découvertes récentes. Nous n'étions pas toujours d'accord sur l'interprétation de tel introït ou de tel offertoire : pour lui, il ne fallait pas s'attacher à trop de détails, ce qui importait, et il avait raison, c'était en priorité la ligne mélodique qui était première. Faire vivre le déroulement du mouvement avec ce geste caractéristique qui lui était propre : lancer le bras vers l'avant, tout en ouvrant les doigts en forme de fleur vers le haut !

     La liturgie de Keur Moussa exprime dans son ensemble cette primauté donnée au mouvement de la ligne mélodique, de la plus petite antienne aux plus grands répons comme : Je regarde au loin, écrit pour le temps de l'Avent.

      A la différence d'un Père Gouzes qui privilégiera la verticalité de sa phrase mélodique par le soutien d'une harmonie plus ou moins complexe, le Père Catta, lui, donnera toujours la priorité à l'horizontalité d'une ligne mélodique épurée. Ce n'était pas "un harmoniste" mais "un mélodiste". C'est en ceci, à mon avis, que réside son génie.

      C'était un homme attentif et sensible aux différentes cultures que réunissaient la communauté sous un même toit. Il composait en français bien sûr, mais il n'oubliait pas ses frères natifs d'autres ethnies qu'elles soient Sérère, Wolof ou Diola, en composant des chants pour que chacun puisse chanter dans sa langue.

 podcast  Hymne acathiste à la Mère de Dieu en wolof (musique Sylvain Sylva)

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   Le Père Dominique Catta fête ses 90 printemps en 2016

 Il était normal qu'au bout de tant d'années, quelques honneurs viennent récompenser son travail musical et liturgique. Sans aucun doute, a-t-il été surpris ou tout du moins a-t-il souri lorsqu'il s'est vu décerner, par l'Unesco, le titre de "Trésor Vivant de l'Humanité". Lui, le frère Do, savait, en réalité, où était son vrai trésor... Je suis sûr, le connaissant, qu'il n'a pas dû cacher sa joie de voir son travail définitivement reconnu, tout en sachant que c'est communautairement qu'il assumait cet honneur. Qu'aurait-il fait sans ses frères ?

 

Mais le Père Catta était surtout "un Père"

      Le Père Dominique fut un moine persévérant et fidèle jusqu'au bout dans sa vocation monastique, allant toujours de l'avant sans regarder en arrière. Même si adolescent, il avait ressenti les prémices d'une vocation missionnaire, quitter la France pour cette terre nouvelle était une aventure, et nous avons vu dans quelles conditions... Pendant cinquante ans, il s'est découvert chaque matin comme un homme de mission. Parfois avec un peu de rudesse, il fallait que cela marche. Mais avec les années, j'avais cette sensation profonde qu'il s'assouplissait en gardant toujours en ligne de mire, la conscience, la droiture et la fidélité.

 

      Combien de fois n'a-t-il pas vu ses espérances s'écrouler face à certaines situations, mais il n'a jamais perdu espoir. Où puisait-il ses forces ? Dans sa foi en Jésus et Marie tel qu'il le répétait souvent. Mais il aimait aussi à dire, en toute simplicité, qu'il était soutenu "par les exemples des saints missionnaires et fondateurs". Mais pas seulement : La découverte d'une sœur religieuse, Marie Anne Hervé-Bazin, cousine de sa mère et contemporaine de Thérèse de Lisieux et d'Elisabeth de la Trinité, sera pour lui une révélation. Il aura plaisir à rédiger sa biographie afin de mieux la faire connaître . La vie de cette soeur illuminera les heures les plus sombres de notre brave Père, par sa vie donnée.

     Le cœur du Père Catta, c'était le lieu d'une rencontre de plus en plus brûlante qu'il vivait avec le Seigneur dans la prière personnelle et communautaire et aussi au travers de ses frères. Le passage de l'Évangile des pèlerins d'Emmaüs, qu'il affectionnait particulièrement, traduisait bien cette rencontre à laquelle il aspirait.

 

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   Interlude : De ces quatre doigts jaillit la musique cristalline des vingt et une cordes de la kora...  
podcast

     Dans un de ses derniers courriers, d'une écriture sautillante et rapide, parlant avec humour de ses compagnons de la première heure, il disait d'eux : Quant aux vieux, ils attendent que la porte de Jérusalem s'ouvre pour eux !" A présent, cette porte est grande ouverte. Tous ses frères de fondation l'ont devancé, mais je suis sûr qu'ils l'ont accueilli, bras ouverts.

     Avec les anges dans le ciel, il chante désormais avec sa kora : « Quelle joie quand on m’a dit, nous irons à la maison du Seigneur ».


podcast      Sur tes remparts, Jérusalem, je poste des veilleurs ...

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                 Psaume 121. La Jérusalem céleste.....                  Dessin : Dominique Fournier             

                                                     

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Je remercie Claire Marie Ledoux et Jacques Burtin, mes amis koraïstes pour leur aide et leurs conseils dans la relecture de ce texte.

Vous trouverez normalement tous les disques-cd de Keur Moussa à la librairie La Procure Paris. Si vous souhaitez découvrir la kora, je peux répondre aux questions (utiliser le mail d'envoi ou les commentaires du blog).

En dehors de la photo du Père Catta écoutant au casque un enregistrement, prise en 1983 à Keur Moussa, les autres photos ont été extraites de différents médias. 

 

 

Commentaires

  • Un grand merci Dominique pour ce portrait du Père Dominique Catta qui nous permet de mieux connaître sa vie et son oeuvre et par conséquent, de goûter avec d'autant plus de joie les mélodies qu'il a composées et les psaumes et chants enregistrés par Keur Moussa... J'ai en mémoire "je vis la cité sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, d'auprès de Dieu..." notamment et que je trouve comme une invitation à la louange...!

  • grâce à toi j'ai découvert les moines et la musique de Keur Moussa:un vrai bonheur il y a près de 40 ans!Merci

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